Fatema Mernissi, littérature féminine marocaine

Dès ses premières pages, ce livre m'a surprise, et conquise. Je l'ai ouvert par hasard, car une amie très chère me l'avait offert. Un très beau cadeau, juste comme je les aime. Rêves de femmes, une enfance au harem, a un air du Petit Nicolas qui raconte ses souvenirs au kilomètre, un engagement fort et marquant pour les droits des femmes, et une immersion complète dans un univers féminin que j'ignorais, un monde immense qui existe encore au-dedans des maisons, comme dans ce riad dans lequel l'auteur a grandi, et qu'elle décrit tout au long de son livre avec une nostalgie positive.

Ce livre est un quasi-huis clos dans l'enceinte d'une maison, un harem, où une si grande famille se partage les espaces ; cousins, tantes, hommes, femmes, grands-parents, parents, adultes, enfants, et parfois même, de loin, voisins et voisines, cohabitent dans une gigantesque fresque narrative, qui nous emmène sur les chemins de l'enfance de Fatema Mernissi, très souvent à nous faire perdre le fil entre l'imaginaire de la petite fille qu'elle fut et la réalité de ce qu'elle a vécu.

Fatema Mernissi conte les pièces de théâtre qu'elle et ses cousines organisaient sur la terrasse de leur riad à Fes, avec tout ce public qui venait les encourager ; elle raconte les secrets de beauté, les soins faits maison que les femmes s'appliquaient inlassablement sur le corps et les cheveux ; elle se souvient des rares sorties autorisées, pour le hammam, le cinéma ou encore les soirées de transe animées par les gnaouis. Elle décrit son quotidien, ses découvertes, le combat féministe de sa mère et de sa grand-mère, la liberté offerte par la campagne versus l'enfermement des villes. Elle nous emmène loin, citant les chanteuses, les actrices et les grandes féministes d'Egypte, d'Iran et de Syrie qui ont marqué sa jeunesse et celle de beaucoup d'autres. Elle narre avec subtilité les ravages du protectorat français et ce bizarre choc culturel que cela a engendré au sein des traditions marocaines. Elle nous transmet une mémoire, l'empreinte d'une époque, le début du combat des femmes pour sortir des maisons ; elle nous ramène à un autre temps, pourtant pas si lointain, dans lequel elle décrit les bonheurs et les violences du monde avec une même candeur. Son regard d'enfant atténue les souvenirs ardus et encense les beaux moments. On la suit, tout au long de son récit, on se laisse emporter dans ce quotidien passionnant, oscillant parfois entre une larme et un sourire, toujours prêts à tourner la page, pour découvrir un autre pan de son histoire infinie. 

Ses lignes expliquent la source de la femme engagée pour les femmes, dans son enfance se trouvent les racines de ce qu'elle est devenue, son intelligence, toutes ses questions de petite fille, trouvent un écho particulièrement fort dans nos cerveaux d'adultes. Elle a su trouver les mots, pour nous montrer, candidement, le rôle primordial et central de la femme dans la société, dans le couple, dans la famille. Qu'elle soit femme-princesse, femme d'action, femme délicate, femme de raison, femme engagée, femme comique, nous sommes toutes de ces mille facettes composées, et ce roman vient nous le rappeler. Il nous rappelle aussi que l'Islam est totalement compatible avec la liberté des femmes, et que ce n'est pas de lui que viennent les inégalités entre les hommes et les femmes, mais bien de l'éducation qu'on transmet aux enfants, aux filles comme aux garçons. Les pères comme les mères en sont responsables.

Enfin, pour la passionnée du Maroc que je suis, c'est un véritable saut dans un autre temps, c'est un magnifique tableau de la vie d'il y a quelques dizaines d'années, c'est un moyen de mieux connaître et comprendre le Maroc d'aujourd'hui, de s'immerger dans ses coins les plus secrets, ses traditions les plus ancestrales et encore tellement vivantes, un moyen d'approcher un peu la manière de penser, les enjeux et la réalité des femmes marocaines.

Un petit bonheur à lire et relire, ne serait-ce que pour se rapeller. Quelques citations de cette grande sociologue :

« Les mots sont comme des oignons, me dit-elle. Plus tu ôtes de pelure, plus tu trouves de signification. Et quand tu commences à découvrir plusieurs sens, le vrai et le faux ne veulent plus rien dire. Extrait dans « Rêves de femmes : Une enfance au harem ».
« L’écriture est l’une des plus anciennes formes de prière. Ecrire, c’est croire que la communication est possible, que d’autres personnes sont bonnes et que vous pouvez éveiller leur générosité et leur désir à faire mieux. »

« Si les droit des femmes sont un problème pour certains hommes musulmans modernes, ce n’est ni à cause du Coran, ni à cause du prophète [Mohammed], et encore moins à cause de la tradition islamique, c’est simplement ces droits sont en conflits avec les intérêts d’une élite masculine. »

Gawria Aromatisée

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