N'être plus vraiment là-bas, et jamais pleinement d'ici

Il y a l'enfance, l'adolescence, tous ces souvenirs d'insouciance. Ces fous rires, ces larmes, ces disputes, ces sourires, ces émotions, ces jeux, ces sorties, ces vacances, ces échappées, ces activités forcées, ces doutes, ces espoirs, ces surprises, ces regards, ces évolutions, ces matins, ces soirs, ces instants, ces au revoirs... ces maintenantCe temps où l'on se croyait proches à tout jamais, ce temps où l'on ne se doutait pas qu'un jour viendrait la distance.

Parce que derrière une gawria aromatisée, il y a inéluctablement une personne qui a laissé sa famille, quelque part, dans un autre pays. Une âme qui regarde la France derrière la fenêtre de l'Orient. Et que derrière la découverte d'un ailleurs, l'exploration d'une nouvelle vie, l'exaltation d'un nouveau pays, les efforts d'intégration, d'adaptation, le bonheur tout neuf, il y a aussi une petite pincée d'amertume, une petite larme brillante dans un coin du coeur, une petite nostalgie en matière ultra inflammable, une petite sensibilité grande comme aucune autre. Il y a une partie de soi qui pense à là-bas, une partie de soi qui donnerait cher pour partager ces moments aussi, connaître de plus près le quotidien de sa famille, fréquenter à foison le foyer de ses origines. Voir sa nièce grandir autrement qu'en photo ; entendre plus souvent la voix de sa maman et de son papa en direct qu'à travers une vidéo skype, partager des moments d'ennui, des visites à l'improviste, des fous rires et des repas de famille qui s'éternisent, un petit peu plus souvent qu'une seule fois par an. La vie se vit au quotidien, et rien ne rattrapera jamais le temps que l'on ne passe pas avec ses proches.

Le choix de l'expatriation n'est pas à prendre à la légère. Je ne parle pas seulement des moments de blues, des soirées nostalgiques où l'on donnerait tout pour être dans le canapé jaune devant la cheminée, avec l'odeur de la soupe de Maman en train de se préparer, et les Pink Floyd de papa en train de résonner dans la chaîne allumée. De ces week-ends improvisés, de ces fous rires entre amis, de ces sorties, de ces soutiens, de ces folies. De ces amitiés si fortes, si profondes, qu'on ne retrouvera plus jamais. Je parle aussi de sa nièce que l'on ne verra grandir que par intermittence, que par petites visites de quelques jours par an ; je parle aussi de ses soeurs et de ses parents, dont on connaîtra mieux la vie par écrit que par instants partagés ; je parle de ces fous rires qui n'existeront pas, de ces activités qui ne se feront pas, de ces regards qui ne s'échangeront pas, remplacés par des smileys sur un groupe whats app... Je parle de ces trésors, ces mots, ces sourires, ces lumières dans les coeurs, ces soupirs, ces affections qui n'existent que dans l'échange profond, face à face, là où tout le mystère de l'humain prend sa place...

Vivre à l'étranger, c'est aussi un peu, parfois, se sentir comme en sandwich entre deux cultures, entre deux résonances, entre deux histoires profondément différentes. Comment ces mots pourraient-ils être plus actuels... 13 novembre 2015, l'horreur absolue sur Paris. Je passe la nuit scotchée devant le cauchemar qui se déroule en direct à la télévision. Depuis ce jour, je vis chaque jour choquée, blessée au plus profond de mon âme, comme les 60 millions de français que nous sommes, en France et partout dans le monde. Comme aussi tant d'autres êtres humains de toutes nationalités qui nous ont témoigné leur soutien. Depuis ce jour, j'ai le coeur serré, mes pensées qui vont presque toutes vers ces idées noires, et une tendance à voir le monde se peindre de noir, à laisser le désespoir envahir ma vision de l'avenir, du présent, de la vie et de l'humain. Je n'ai qu'une seule envie, c'est de prendre un avion, et d'être auprès des miens, de traverser cela avec eux, ma famille, mes amis, qui souffrent dans cette ambiance de terreur. 

Dans le même temps, j'entends et je vois partout autour de moi, des opinions plus ou moins nuancées sur ce qui s'est passé, parfois arrivant jusqu'à lire que c'était presque "mérité"... Que ce n'est que la juste résultante de la politique Française en Syrie... C'est terrible de souffrir à distance et de lire cela en plus... Qui peut ne pas comprendre que les 129 personnes tuées ce soir-là n'ont absolument rien à voir avec la décision de leurs politiques de bombarder la Syrie ? Pourquoi ce raccourci blessant ? Le deuil à distance a sa souffrance propre. Je ferme mes yeux, mes oreilles, mon coeur, j'essaie de me concentrer sur les milliers d'autres qui répandent un message de paix et de soutien. 

Et aussi... Aussi, avec mon regard d'ici, j'ai aussi une partie de moi qui a appris à élargir son champ de vision. Je suis exposée à des médias arabes qui partagent des photos et des chiffres des enfants et civils syriens innocents tués par l'armée française en réplique aux attentats. Des images et des faits totalement cachés en France. Pourquoi... pourquoi des victimes innocentes là-bas n'ont-elles aucun poids sur la scène médiatique internationale ? Je comprends qu'une France endeuillée ait du mal à soutenir d'autres causes, mais que nos dirigeants répondent à la violence par un crime pire encore, en bombardant des "zones stratégiques", comme cet hôpital dans lequel des enfants syriens se trouvaient... Je ne comprends pas, je suis écoeurée, comme n'importe quel français le serait si on le lui disait... Avec mon regard d'ici, j'ai appris à voir que ce que traverse la France aujourd'hui, cette peur qu'une bombe explose à chaque instant, c'est une peur malheureusement quotidienne pour tellement de pays dans le monde. Que la Syrie est un champ de bataille sous les bombes des russes, des français, de l'armée Syrienne, de l'Occident... et que bombes, fusillades, effondrements, décès, sont le lot de chaque journée, de chaque instant. Des images d'une violence inouïe, de la Syrie à la Palestine en passant par le Mali, le Liban, et pas seulement... des images que l'on ne voit jamais dans les médias français, que je n'ai connue qu'en venant vivre ici, dans cette autre partie du monde. 

Etre expatriée, c'est se sentir tiraillée par plusieurs points de vue, par plusieurs souffrances, c'est se sentir trop loin de chez soi, et jamais vraiment de là où l'on se trouve. C'est n'être plus vraiment là-bas, et jamais pleinement d'ici. C'est être partagée, c'est une richesse immense, une richesse qui ressort dans chacun de mes billets, sauf dans celui-ci ; car dans les moments comme celui-ci, être loin de son pays, c'est une difficulté supplémentaire. Alors, je mets Fayrouz et puis Jacques Brel, je vide mon esprit de mes pensées qui s'entremêlent, et puis je me tais, et je regarde le monde.







Gawria Aromatisée

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