Ramadan et Richesse intérieure

Souvent on me demande pourquoi je fais le Ramadan. C'est une question qui m'interpelle, et en ce sens je remercie qu'on me la pose, car elle invite à la réflexion intérieure, à me questionner chaque fois. Car il n'est rien de pire que de faire une chose mécaniquement alors qu'elle possède un sens profond. Ou de la faire pour les mauvaises raisons.

C'est vrai en somme, rien ni personne ne m'y oblige. J'ai jeûné la première fois par "curiosité", par intérêt pour cette pratique, par intégration dans ce nouveau pays d'accueil, par envie de voir et de prendre part. Et j'ai aimé. Tout simplement, j'ai embrassé toute la philosophie du mois, j'y ai trouvé un vraie ressource mentale et du coup, je l'ai reconduit. Chaque année, je me pose bien sûr la question : vais-je faire Ramadan cette année ? En ai-je envie ? L'important est que je m'autorise toujours à ne pas le faire si je n'en ressens pas la conviction. Ne jamais jeûner par contrainte, par habitude, ou par obligation. C'est sûr que c'est facile à dire pour une non-musulmane, cette réflexion qui consiste à se laisser cette liberté ; je sais que le poids religieux mais surtout sociétal et culturel rend cette liberté plus difficile à prendre pour les musulmans marocains. Anyways, pour le moment, j'ai tenu bon. 

Ce que j'aime pendant ce mois, au-delà de toute la société qui se transforme, c'est la puissance de la spiritualité, le temps dégagé pour sa vie intérieure. Je trouve en fait dans ce mois une "pause" annuelle, un petit break temporel dans ma vie qui court tellement. L'occasion de faire un petit bilan intérieur, l'occasion de me retrouver, l'occasion de renouer avec beaucoup de choses que je ne fais pas dans l'année. J'aime ce rendez-vous annuel qui me donner le temps de prendre le temps. Une fois à la maison après les travail, les jours où on ne fait pas de rab, il reste presque trois heures de libres. Après le ftour, rajli sort prendre son café à l'extérieur, et j'ai alors encore quelques heures de complètement libres. Quel cadeau que ce mois qui te donne six heures par jour vides, gratuites, prêtes à être remplies de seulement ce qui te fait plaisir.

Toutes les choses que j'essaie de faire pendant ces heures sont tournées vers la culture de ma vie intérieure. Car dans l'année je ne prends pas assez le temps de le faire. Là, je peux lire, regarder des vidéos choisies sur Youtube, bricoler, trier des photos, écrire de longs emails à mes proches trop lointains, appeler des amies et vraiment parler, ranger, écrire mon roman, écrire des articles pour ce blog, faire le point sur moi-même, me fixer des objectifs pour la suite, essayer de voir ce que pourrais améliorer et comment, me renseigner sur tout un tas de choses, profiter, dormir, laisser mon esprit vagabonder, travailler en profondeur ma vie professionnelle, discuter, débattre sur la religion, la foi, les sociétés, lire des articles, regarder des émissions scientifiques, culturelles, géopolitiques, jouer du piano, écouter de belles musiques, écouter le silence, observer le temps, savourer les secondes, donner de mon temps dans une association, redécouvrir d'anciens souvenirs au fond d'un tiroir ou d'un disque dur, encadrer des posters, cuisiner... Ce mois me permet de renouer avec des activités que j'appelle "intérieures", qui ne demandent pas de sortir ni de consommer. Je mets d'ailleurs un point d'honneur à éviter tout achat superflu pendant ce mois. J'en fais mon rendez-vous No Buy annuel, pendant lequel je limite ma consommation à l'essentiel, la nourriture pour le ftour (en essayant de ne pas tomber dans l'excès et l'abondance) et quelques cafés le soir avec mon mari ou des amis, des moments-là font aussi partie de la vie intérieure car ils nous nourrissent et sont essentiels à notre bien-être. Ramadan n'est pas synonyme de vie en autarcie, fort heureusement. J'essaie de faire avec ce que j'ai, je m'habille avec ce que j'ai sans vouloir plus, je lis les livres que je possède avant d'aller en acheter de nouveaux... 

Ce n'est ni une leçon, ni un exemple, mais simplement un exercice que je fais pour moi-même, dans un cadre propice. Combien de fois ai-je voulu changer des choses en moi et tendre vers cela sans y parvenir. Le mois de Ramadan est pour moi une parfaite solution car il aide à installer ce nouveau rythme. Voilà ce que j'y trouve. L'occasion de penser, de réfléchir, de me poser pour mieux repartir, de me rapprocher de la foi, penser à la spiritualité, essayer de voir où j'en suis sur tous les points de ma vie... C'est un beau mois qui m'offre tellement que la faim ou la soif ne sont que peu de choses à côté de tout ce que j'y trouve... 


Mais j'ai souvent du mal à le réussir aussi bien que ce que je viens de décrire. Et j'ai encore tellement à apprendre, tellement à essayer. Faire le jeûne de la connexion Internet par exemple, ou en tous cas limiter le temps que je passe à scroller mon Facebook ; apprendre à mieux maîtriser ma fatigue, mes émotions, à améliorer mon comportement avec ceux qui m'entourent, à la maison, au travail, partout autour, supprimer toute rancune, arrêter de râler sans cesse, être toujours plus agréable, plus à l'écoute, moins irritable, car c'est le but ; et en râlant contre les gens qui râlent, je ne fais pas mieux qu'eux… Bref, je suis tellement loin d'y parvenir vraiment, j'ai eu des premiers mois de ramadan plus forts que ces derniers, mais c'est chaque année une nouvelle chance de le vivre mieux, et l'essentiel est d'avoir cette volonté.

Bien sûr, il y a aussi les contre-pieds. Les petites choses moins chouettes qui accompagnent ce mois. Les humeurs de tout le monde, que ce soit l'entourage ou les gens dans la rue, souvent plus irritables, susceptibles et désagréables que d'habitude. Sans doute en fais-je partie aussi. Il y a aussi le moral, pas évident à garder, entre la fatigue qui s'installe, le manque de sommeil, l'alimentation déréglée et pas forcément très équilibrée, et puis à force de méditation, de réflexion sur soi, de bilan sur la vie, on remue pas mal de choses pas toujours faciles à admettre ou à penser. Il y a aussi cette attitude antithétique, ces incohérences d'une société qui d'un côté peut tabasser un homme qui aurait allumé une cigarette ou mangé un sandwich dans la rue avant la tombée du jour, et d'un autre siffler un groupe de filles la nuit venue en toute impunité, dans une sorte de tolérance morale collective. Où est la logique ? Pourquoi accorde-t-on tant d'importance au fait de vérifier que chacun autour de soi jeûne, pourquoi regarde-t-on toujours bizarrement un collègue ou un ami qui ne jeûnerait pas, pourquoi un non-jeûneur doit-il le cacher à ses parents, manger en cachette -au-delà du fait de respecter les jeûneurs, mais pour éviter de se faire regarder de travers, voire dénoncer-, quand tout le monde se permet de ne pas faire la prière, ou de se comporter toute l'année et même pendant ramadan de façon tout sauf musulmane ? Pourquoi ce besoin d'épier et de dénoncer celui qui ne jeûne pas ? Est-ce une envie refoulée de faire comme lui ? Un élan de haine totalement gratuit ? En quoi est-ce que ça peut bien déranger ? Dans la mesure où la pratique se doit d'être personnelle, entre Dieu et soi ? Je ne prône pas forcément la liberté de manger dans la rue, je comprends d'un côté le fait de respecter les jeûneurs en évitant de manger devant eux, et je le ferais moi-même si je ne jeûnais pas, - même si personnellement à partir du moment où mon jeûne est une décision personnelle je n'ai aucun problème à voir quelqu'un manger devant moi, mais soit-, je dis simplement que l'idée même qu'un individu ne jeûne pas pose problème, même si personne ne le voit manger ou boire en journée. Pourquoi ce besoin d'imposer aux autres notre façon de voir l'islam ? Les gens ont-ils peur ? Peur que si des enfants voient des adultes qui ne jeûnent pas, ils fassent pareil ? Et alors… ? L'islam est une religion si belle, si forte, le ramadan est un mois si beau, que c'est en démontrant tout son positif et non en obligeant à sa pratique que son message sera le mieux transmis aux générations futures. L'islam n'a pas à craindre des gens qui ne le pratiquent pas, il sait très bien se défendre et perdurer de lui-même. Et rien n'est plus fort que de le faire perdurer par la force de l'exemple, bien plus que par la force de l'obligation. 

Tous ces contrastes particulièrement forts qu'apporte chaque année le mois de ramadan, ces tristes histoires de personnes tabassées, de lois discutables, de débats orientés, donnent à ce mois si pur son lot de lourdeur et de douleurs. Et j'en fais partie, trop souvent je prends part au débat, au lieu de laisser couler et de vivre ceci à ma manière. Heureusement, on finit par prendre du recul, remettre les choses à leur place, séparer les différents groupes de personnes et courants de pensées, éviter de tout mettre dans le même sac. Se recentrer sur son monde à soi, ses propres valeurs, réaliser à quel point on est la première personne à critiquer pour son comportement dans tout ce mois d'enseignements, et se remettre en selle.  

Ce mois de ramadan est d'une richesse inestimable, quand on arrive à bien le vivre. Il fait ressortir mille et unes pensées, de la plus belle à la plus difficile, de la plus ressourçante à la plus passionnante, mais surtout, il aide à remettre en marche notre volonté, notre envie de bien, de mieux, à relancer la machine intérieure, à renouer avec soi-même. Il m'aide à accomplir des projets ou  à en poser les bases, à entretenir des débats et à affiner des raisonnements en moi, à essayer de calmer certains élans critiques ou négatifs, et à en soutenir d'autres, plus productifs. Il y a des années où ramadan est plus fructifiant que d'autres ; des années où je le vis pleinement, intensément ; d'autres où mon regard ne cesse de se poser sur le négatif, sur les problèmes que ce mois refait émerger, et où je perds la concentration nécessaire pour en profiter pleinement. La bonne nouvelle, c'est que dans quelques mois, reviendra le prochain ramadan, pour une nouvelle chance :)

Ramadan m'apprend d'un côté à ouvrir mon coeur à la réflexion, mais d'un autre à ne pas blâmer ce(ux) qui m'entoure(nt). J'en suis encore loin, bien loin, de cette phrase que j'ai trouvée si juste dont je ne sais plus l'auteur : "Le jeûne du coeur, c'est de se taire." 

Gawria Aromatisée

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