La vieille dame de la rue des Mimosas

C'est comme l'autre jour, quand j'ai assisté à cette jolie scène dans la rue. Je voyais une femme qui souriait en faisant des petits coucous visiblement adressés à un enfant. Le petit en question semblait être caché derrière un 4x4 car je ne le voyais pas. Tout de suite, j'ai souri en m’imaginent que c'était la maman qui lançait quelques derniers bisous à son enfant avant de partir travailler, le laissant dans les bras de son père ou de sa nourrice. La femme avait l'air vive, heureuse et sincère. Alors que j'avançai, je découvris que le petit enfant en question.. était seul sur le trottoir. Et une seconde après je vis sa vraie maman qui l’appelait. Elle était assise par terre, entourée de draps et de tissus, un petit papier vide attendant quelques dirhams posé devant elle. Et son fils, ce petit de la rue, qui devait avoir trois ou quatre années de vie à tout casser se tenait debout sur le trottoir, et souriait à pleines dents à cette femme que j'avais pris pour sa mère. Il était tellement souriant, tellement mignon que je craquai à mon tour. La femme lui disait "bye bye" avec de grands gestes, et il retournait tout souriant auprès de sa maman. Que j'ai aimé cette scène, que j'ai aimé ces échanges entre les gens, entre les milieux. Que j'ai aimé voir cette femme qui a visiblement donné quelques dirhams à cette dame qui mendie, et qui a du montrer un peu d'affection pour le petit, ou lui parler, ou lui donner un petit chocolat, que sais-je. Il s'est en tous cas passé quelque chose de plus qu'un regard timide qui dépose une pièce et s'en va rapidement, quelque chose de suffisamment grand pour que le petit ne cesse de dire "bye bye" à cette inconnue. J'ai aimé cette image de cette femme qui a pris le temps de sourire, d'inscrire une relation, un petit plus avec cette maman et son enfant. Qui sait, peut-être vient-elle chaque matin leur offrir un sourire et un peu de chaleur humaine ? La plupart du temps, nous ne sommes que des mondes qui se croisent, il y a ceux qui marchent debout dans la rue et ceux qui mendient assis contre les murs. La plupart du temps, on ne les voit pas, on trace notre chemin, on passe à côté, et parfois, dans un élan de bonne volonté, on leur glisse quelques dirhams. Avec pour tout contact un regard timide, un sourire esquissé, une petite émotion dans les yeux. Et puis l'histoire s'arrête là, et chacun retourne dans son monde, assis, ou debout. La plupart du temps, on pense aux personnes qui mendient en se posant des questions d'éthique dans nos têtes de personnes debout : n'est-ce pas plus facile de mendier que de travailler ? Ces gens préfèrent attendre que l'argent leur tombe dans les mains plutôt que de gagner la même somme, certes, mais à la sueur de leur front, avec dignité ? Le Maroc est un pays qui permet quantité de petits boulots au noir... ce mendiant ou cette mendiante est encore jeune, il ou elle pourrait tout à fait trouver un travail. Et leur donner des dirhams ce n'est pas les aider, au contraire, c'est les encourager à mendier en leur montrant que c'est rentable. Et qui sait ce qu'ils feront de ces dirhams ? Est-ce vraiment pour nourrir leur famille ou pour aller acheter une bière ? Et puis il paraît que souvent ces femmes qui mendient ont une maison, un toit, un mari, et parfois même un travail... Non, vraiment mieux vaut ne pas leur donner, c'est encourager le système. La plupart du temps, voilà ce qu'on se dit pour justifier qu'on ne fasse rien. Parce qu'il est plus simple de ne pas donner pour "ne pas encourager le système" que d'agir autrement pour respecter ses convictions, par exemple dans l'engagement associatif. La plupart du temps, on préfère rester debout et ignorer ceux qui sont assis, parce que c'est plus simple pour l'esprit. C'est comme ça, c'est la vie.

Et pourtant... et pourtant quand ces deux mondes se rencontrent, naissent des étincelles. Elles prennent place dans le cœur des deux mondes, elles sont réciproques, elles détruisent les barrières, elles anéantissent les peurs. Comme hier par exemple, où je rentrais du travail avec une copine et qu'il y avait ce jeune homme avec sa veste trouvée qui fouillait une poubelle pour récupérer des fonds de bouteilles de bière. Toutes les deux nous avons fait inconsciemment un léger écart sur le trottoir, par réflexe, par habitude. Un écart léger qui pourtant n'a pas échappé au jeune homme... et celui-ci, une fois que nous étions passées, a dit assez fort en arabe pour que ce soit audible, "Ne vous inquiétez pas, vous n'avez pas à avoir peur". Une belle phrase, un beau message pour le monde debout que nous sommes, avec nos petites peurs et nos petites manières. Un beau moyen de casser cette barrière et de nous dire "je ne suis pas un monstre...". Car la plupart du temps, on vit à travers ce qu'on entend, on a peur que les mésaventures des autres nous arrivent, on ingère ce que nous disent les médias, les gens, la société... La peur de l'autre est bien la première peste de toute société, et ces barrières montées entre les uns et les autres causeront notre perte. Alors que cette femme avec le petit enfant ou ce jeune homme et ses bouteilles de bière m'ont rappelé ce message : derrière les barrières, il y a des âmes. Et les âmes du monde sont toutes compatibles...

Cela me rappelle l'histoire de Saida, la vieille dame de la rue des Mimosas. Il était une fois, il y a quelques années, où je longeais chaque matin la rue des Mimosas à Casablanca. Chaque matin je croisais la même agitation, les écoliers dans leurs tabliers blancs, les magasins qui ouvraient leurs rideaux de fer, et les messieurs qui lisaient leurs journaux sur la terrasse d'un café. Et puis chaque matin, dans la rue des Mimosas, je croisais Saida. Elle était assise, sans ses longs tissus qui lui masquaient le visage. Souvent en blanc cassé ou dans un bleu uni oscillant entre le turquoise et le vert canard. Une fois, je décidai de lui verser quelques dirhams dans la main. Elle leva son regard vers moi pour me remercier, et je découvris, entre deux franges de tissu, des yeux d'un bleu incroyablement éclatant ! Elle avait un regard qui me transperça et me marqua profondément ; elle me regarda avec bienveillance, et bien qu'on ne vit pas son visage, ses yeux à eux seuls parvinrent à me montrer qu'elle me souriait. C'est toute retournée que je suis repartie travailler, et depuis ce jour je suis partie chaque matin avec ma petite pièce dans la poche, et je plongeais mon regard dans le sien lorsqu'elle me regardait. Au bout d'un certain temps, elle commença à me parler. Elle me disait des mots en arabe, et comme j'étais fraîchement arrivée je ne comprenais pas grand chose. On finit par se comprendre un peu, elle et moi, et elle s'intéressa sincèrement à ma vie. On commença à parler un peu chaque matin. Elle m'apprit qu'elle s'appelait Saida, qu'elle avait des enfants dont un qui faisait des études à la faculté, et qu'elle vivait dans un abri à Sbata, un quartier de Casablanca. Son mari n'était plus là et elle faisait parfois un peu de couture ou de revente de vêtements par ci par là pour gagner un peu d'argent. Elle était d'une douceur et d'une gentillesse incroyable, et c'est moi qui la poussais à parler de sa vie, elle était plutôt discrète et pas du tout demandeuse. Au bout d'un moment, j'ai pensé à lui apporter des vieux sacs ou des vêtements que je ne portais plus pour qu'elle puisse les revendre et avoir un peu d'argent. Je ne sais pas si cela lui fut vraiment utile, de même que le reste, mais son sourire et ses yeux à chaque fois qu'on se voyait me réchauffaient le cœur comme rien d'autre. J'essayais de lui trouver des solutions pour la sortir de la rue, je lui parlais d'associations dans lesquelles elle devait se rendre. J'aurais du l'y emmener, moi... j'aurais du aller plus loin que cette relation, et l'aider vraiment. J'ai déménagé, et je l'ai laissée. Chaque fois que je repasse par la rue des Mimosas, je la cherche, je regarde si elle est là. Pour le moment, je ne l'ai plus revue. La vie passe, on existe, les mondes se croisent, et puis, soudain, plus rien. J'aurais du aller plus loin, et pourtant, j'ai continué ma route debout, et je l'ai laissée à sa vie, assise.

La société a besoin de nous pour changer. Un jour, je grandirai, et je m'investirai. J'accomplirai ce rêve et cette mission, d'essayer de faire tomber quelques barrières, de troquer mon shopping contre de l'humain. Tant de gens au Maroc le font déjà, pourquoi pas moi ?

Gawria Aromatisée

3 commentaires:

  1. Histoire touchante, celle de Saida. Je me permets de rajouter que l'influence de notre société joue un rôle très important, je me souviens en étant moins jeune, y a eu un arrêt en masse contre des femmes qui utilisaient (louaient) des enfants qui ne sont pas les leurs pour pratiquer la mendicité. On a su les détails en regardant quelques reportages à la télé (les prix, la fréquence, les endroits,...) et cela m'a trop marqué. J'avoue que si j'étais à votre place, l'enfant m'aurait fait le même effet mais de plus, j'aurai pensé qu'il est utilisé et que la femme à côté de lui n'est probablement pas sa mère. Autre chose, j'ai toujours un certain réflexe que lorsque j'aperçois plusieurs mendiants en un laps de temps, je me dis sommes-nous le Vendredi ? Et c'est la remarque de plusieurs casaouis aussi. Parce que j'ai toujours remarqué leur nombre qui augmente drastiquement ce jour là.
    Ils sont nombreux ceux ou celles qu'ils refusent d'être emmener au centre de Tit Mellil, ils refusent parce qu'ils gagnent plus facilement leur vie en tendant la main que d'être transporté à "cette prison" (d'après le feedback d'un d'eux). Peut-être il nous faudra d'autres types de centres/associations, ceux qui écoutent, accompagnent et aident, pour qu'ils ne se sentent pas emprisonnés ou chassés de la ville. Peut-être Saida aurait échappé à votre aide parce qu'elle aurait cru que vous allez la mettre au centre de Tit Mellil, peut-être pas. Que sais-je ?
    Pour vous dire, que malheureusement, rare le mendiant qui me touchera si ce n'est qu'un vieux ou une vielle dame qui sillonne nos rues et que je vois régulièrement.
    Bonne continuation.
    Jad ( Z ;) )

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    1. Bonjour Jad, pardonnez ma très tardive réponse, j'ai bien lu et apprécié ce commentaire. Il vient éclairer le regard quelque peu naïf que je porte parfois sur le monde qui m'entoure. Peut-être est-ce un défaut mais c'est aussi ma ligne de fabrique que de porter un regard positif sur toute situation, de ne voir le verre qu'à moitié plein ou de pencher pour la version touchante des choses. Peut-être que de voir certaines réalités est trop dur pour moi, trop décevant par rapport à ma foi en l'humanité, peut-etre que mon idéalisme et mon humanisme n'acceptent pas d'autres versions que celles que je dépeins.

      C'est pourquoi je vous remercie pour votre commentaire qui apporte une autre réalité, moins confortable que la mienne, mais sans doute plus proche de la vérité. Après, je pense qu'il ne faut pas généraliser, et garder ce petit espoir que, sur dix personnes que l'on va croiser sur son chemin, au moins une est vraiment dans le besoin, et notre action aura du sens.

      Il est vrai j'ai aussi pu remarquer que le vendredi Casablanca se gonfle de personnes qui mendient, et que j'ai souvent entendu d'atroces histoires sur les enfants drogués ou utilisés pour mendier...

      Je crois qu'il nous reste donc à essayer de changer ce qui ne tourne pas dans notre société, essayer d'agir à la racine, pour prévenir de ces situations, limiter le chômage, améliorer les conditions de vie pour essayer d'éviter au maximum que des gens recourent à ce genre de pratiques, qu'ils aient d'autres ambitions et d'autres avenirs que cette solution malheureuse.

      Merci pour cet éclaircissement donc, qui ne fait que pousser davantage ma réflexion sur toutes ces questions :)

      Vous souhaitant une excellente journée

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  2. Bonjour Jad, pardonnez ma très tardive réponse, j'ai bien lu et apprécié ce commentaire. Il vient éclairer le regard quelque peu naïf que je porte parfois sur le monde qui m'entoure. Peut-être est-ce un défaut mais c'est aussi ma ligne de fabrique que de porter un regard positif sur toute situation, de ne voir le verre qu'à moitié plein ou de pencher pour la version touchante des choses. Peut-être que de voir certaines réalités est trop dur pour moi, trop décevant par rapport à ma foi en l'humanité, peut-etre que mon idéalisme et mon humanisme n'acceptent pas d'autres versions que celles que je dépeins.

    C'est pourquoi je vous remercie pour votre commentaire qui apporte une autre réalité, moins confortable que la mienne, mais sans doute plus proche de la vérité. Après, je pense qu'il ne faut pas généraliser, et garder ce petit espoir que, sur dix personnes que l'on va croiser sur son chemin, au moins une est vraiment dans le besoin, et notre action aura du sens.

    Il est vrai j'ai aussi pu remarquer que le vendredi Casablanca se gonfle de personnes qui mendient, et que j'ai souvent entendu d'atroces histoires sur les enfants drogués ou utilisés pour mendier...

    Je crois qu'il nous reste donc à essayer de changer ce qui ne tourne pas dans notre société, essayer d'agir à la racine, pour prévenir de ces situations, limiter le chômage, améliorer les conditions de vie pour essayer d'éviter au maximum que des gens recourent à ce genre de pratiques, qu'ils aient d'autres ambitions et d'autres avenirs que cette solution malheureuse.

    Merci pour cet éclaircissement donc, qui ne fait que pousser davantage ma réflexion sur toutes ces questions :)

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