La ruelle des jours Avec

La même ruelle peut être merveilleuse et déprimante.

Je crois que j'aurais aimé être un mélange de psychologue et de neuro-chirurgienne, juste pour comprendre  le cerveau humain. Les émotions font partie de mon quotidien, avec mon coeur hyper-sensible et mon amour inconditionnel pour le genre humain. Et pourtant il y a des matins, comme celui-ci, où le monde qui m'entoure semble atrocement moche. Car en fait, la vie c'est comme l'histoire du verre à moitié vide, c'est comme la beauté d'un tableau d'art qui réside dans les yeux de celui qui regarde : tout dépend de notre état d'esprit. Je dirais presque que la vie en soi n'existe pas, que ce qui nous entoure est totalement dénué de sens fondamental, de "vérité absolue", et que le sens est donné par chacun d'entre nous, à travers nos prismes, à travers nos caractères et nos expériences ; que moi ou toi verrons la même scène, croiserons la même personne, mais y interpreteront ou ressentiront une émotion totalement différente. Au délà de l'approche commune, c'est tout un chacun qui donne un sens à la vie qui danse autour de lui. Combien de fois ai-je trouvé forte une scène que d'autres considéraient comme anodine ? Et vice-versa ? Combien de merveilles, ou d'horreur, sont passées à côté de mes yeux parce que je n'ai pas su les voir et leur donner ce sens ? Et pourquoi n'ai-je pas su ? Parce qu'il est à l'humain cette chose, qui, au-delà de son parcours et de ses convictions, module son esprit à chaque seconde : son humeur. Tout est là, dans ce mot bizarre aux confluences des notions d'humour, de meurt, de négativité. Quel drôle de mélange. 

C'est à l'humeur que je dois de savoir m'émerveiller de tout ce qui m'entoure, de remonter cette ruelle le regard pétillant et le coeur tellement ouvert à tout ce que je vois. C'est à l'humeur que je dois de savourer chaque scénette, d'apprécier le fond des regards des gens, d'admirer la beauté des bâtiments. Et c'est à l'humeur que dois, certains jours, de remonter la même ruelle en trouvant tout triste, sale, moche, les gens embarrassants et la vie tellement dure, ou fade. Il y a des jours avec, et il y a des jours sans. C'est un peu ça, l'humeur. Et c'est pour cela que j'aimerais mieux comprendre. Bon, je crois que je vais devoir me résoudre, je ne suis ni psychologue ni neuro-chirurgienne ; mais j'essaie quand même.

La ruelle des jours Avec
La ruelle des jours Avec est teintée de mille couleurs. En elle résonne une musique dont l'écho s'entend à chaque coin de rue, une musique qui transporte et qui motive, un mélange de chants andalous, de David Guetta et de reggae ; une musique de joie, de celle qui te fait sourire aux arbres et te rappelle ces matins dans un tramway de France, le casque sur les oreilles, comme dans un îlôt de musique où plus rien ne compte si ce n'est le rythme qui nous emballe dans sa course folle. La ruelle des jours Avec est emplie d'âmes qui vont et viennent, et chacune d'entre elles tantôt m'émeut, tantôt m'interpelle, tantôt m'inspire. Les gens marchent avec leur histoire, leur quotidien que j'aimerais tant connaître, ils sont en djellaba ou en tailleur, en costume ou en jean, étudiants ou parents, gamins ou âgés. Dans la ruelle des jours Avec, il y a ces messieurs tous assis aux cafés sur le bord du trottoir, qui fument tranquillement leur cigarette devant un grand journal, ou qui laissent s'évader leur regard pensif sur les passants qui défilent. Parfois, entre amis, ils se laissent aller à une petite remarque, une boutade, un léger sifflement. C'est tout le poids de leur quotidien qui s'écrit dans ce café matinal, et j'essaie de deviner ce que peut être la vie d'un monsieur qui s'assoit au café le matin. J'y vois comme une pause dans la journée, comme le moment précieux pour certains, ou comme l'activité principale pour d'autres. Et puis dans la ruelle des jours Avec, il y a tellement de petites échoppes qui se suivent, telles des fourmis avec chacune son rôle précis : il y a le cordonnier, le garagiste, les drogueries, l'agence de banque, les boulangeries, le vendeur de sweet-shirts, les hanouts, le bureau de tabac, la librairie, les cafés, le serrurier, le magasin informatique, le pressing, le magasin de luminaires, de cigarette électronique, de parfums et de produits de beauté, de chaussures, de vêtements de cuir, de téléboutique, ce restaurant marocain, ces innombrables snacks ! J'adore passer devant toutes ces boutiques, admirer les vitrines, voir les grilles se lever et dévoiler la marchandise sous mes yeux gourmands. Dans la ruelle des jours Avec, il y a ces quatre gamins avec leurs yeux shootés qui m'arrachent le coeur, qui traînent avec leurs duvets pour essayer de dormir devant la porte d'une résidence et qui se font chasser par le gardien. Ils ont les traits tirés, des cernes géantes, des cicatrices sur tout le visage, des jours rouges, des fringues vieilles et sales. Ils ont un regard déformé, des yeux vides, et toute peur en eux s'est muée en rage. Ils errent, et à les voir j'ai envie de m'engager dans l'associatif pour leur trouver un moyen de revivre, de m'engager en politique pour que le gouvernement ne permette plus une chose pareille, ils inspirent l'envie de justice, l'envie d'agir. Et puis il y a les mendiants, et tous ceux qui leur donnent. J'enrage pour ces gens qui sont contraints à s'asseoir dans la rue, et j'admire cette solidarité marocaine, ces gens qui donnent, d'où qu'ils viennent, qui qu'ils soient. Il y a les bâtiments, ces immeubles art-déco, ces semi-buildings, ces vieilles villas, ces nouvelles résidences. La ruelle des jours Avec est emplie d'odeurs, de saveurs, de couleurs, à l'image du Maroc, et je m'y sens comme une petite fille qui voit le monde à travers une baguette magique.

La ruelle des jours Sans
C'est la même ruelle. Les mêmes immeubles, les mêmes trottoirs, les mêmes âmes que l'on croise et recroise. Et pourtant, pourtant la ruelle des jours Sans me paraît vieille, infinie, et peuplée de moments désagréables. Dans la ruelle des jours Sans, les messieurs qui prennent leur café sur le trottoir me dégoûtent avec leur façon de regarder passer les gens et de se moquer tout en restant inactifs ; les trottoirs explosent en boue qui se répand sur mes bottes les jours de pluie ; la misère me saute en pleine figure, les gosses qui n'ont plus de toit, plus de vie plus d'enfance me révoltent contre une société en faillite, me fait enrager contre cette injustice que je regarde d'un oeil fataliste et colérique. Dans la ruelle des jours Sans, les odeurs de chicha supplantent celles des msemen, les couleurs sont toutes teintées de grises, je ne vois plus les échoppes mais les poubelles à ciel ouvert, je ne vois plus les grands-mères et les étudiants mais je vois juste des gens blasés qui subissent leur quotidien. Dans la ruelle des jours Sans, je trace ma route sans m'attarder sur quelconque vitrine, je m'énerve contre un taxi qui klaxonne ou un feu rouge qui ne passe pas au vert ; je fuis les mendiants qui me culpabilisent de ne pas leur donner, je déteste le fait de leur passer devant avec mon sac à main et des billets dans ma poche, je leur en veux presque de me faire culpabiliser. Mais quel est cet humain capable d'une telle pensée ? Est-ce bien moi ? L'humeur est-elle capable de nous mener à cet extrême ? Comment détester autant une ruelle qui nous émerveille habituellement ?

La ruelle des jours Avec, c'est ce que je suis. Mais il y a quelques exceptions, quelques matins, où elle enfile son costume de ruelle des jours Sans, peut-être finalement simplement pour me rappeler la chance que j'ai de fouler chaque jour la version "Avec"...

Gawria Aromatisée

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