Un air de Bêee Bêee

Il flotte dans l'air comme un air de Bêeee Bêeee... La saison des moutons a commencé.

Non je n'ai pas fait de faute, je ne parle pas des moussons, bien que notre ciel marocain nous joue quelques tours de grisaille en ce moment : je parle bien de moutons.



Hier, j'ai voulu prendre les choses en patte, alors j'ai ouvert Wikipedia et j'ai tapé "Mouton". Voilà, j'ai appris que l'on sacrifie en fait des béliers et que le mot "mouton" est une appellation générique qui englobe toute la famille de cet animal : le père est un bélier, la mère est une brebis, et les petits sont des agneaux. Quel choc, il m'aura fallu plus de vingt ans pour comprendre enfin les rouages de tous ces noms, j'en perds mes repères.

Mais revenons-en à nos moutons, puisque c'est bien ce dont il s'agit. Casablanca la belle se transforme en ces temps d'3id Kbir : on voit des hawlis (= moutons en arabe pour les francophones) très mignons fleurir dans les campagnes de pub, des offres spéciales pour refaire son salon, comme si l'Aid Kbir était le moment où l'on avait tous soudainement les moyens de s'offrir un mouton à 3000 Dhs plus des dirhams magiques pour renouveler tout l'électroménager de la maison. Je ne sais pas comment font les gens, mais dans mon entourage on est plutôt du genre à attendre la prime hawli et à dégoter le meilleur rapport taille/prix, puis à garder la rénovation des intérieurs pour plus tard. Quoiqu'il en soit, pendant que certains hésitent encore entre un iphone 6 ou deux moutons en promo sur sardi.ma, moi je pense au festival d'abats qui s'annonce.

J'adore l'ambiance de l'Aid Kbir. Des moutons à mobylette, dans les coffres des voitures, dans les innombrables triporteurs, ou encore dans des enclos de fortune devant les supermarchés ! Des portes de garages ou de magasins transformés en bergeries qui dégorgent de hawlis, empiètent sur la chaussée, entourés de gosses en liesse qui crient "Wa l'hawliiii, Wa l'hawliiii !!!". Quelle euphorie, je ne sais plus où donner de la tête au milieu de ce festival de scènes insolites, de sourires et de moutons, je sautille de joie comme tout le monde, je sens l'impatience de la fête qui m'envahit, j'ouvre mes yeux, mes oreilles, mes narines, je virevolte, je pense à la tenue que je porterai le jour J (jogging moche / tee-shirt moche / baskets trouées), j'embrasse tous les drari que je croise, bref c'est la danse du ventre dans ma tête :) 

Des odeurs un peu partout, des montées d'escaliers de moutons têtus, des vendeurs de foin et de charbon, c'est toute la ville qui se meut sous nos yeux, comme un décor de théâtre que l'on change entre deux actes et dont le metteur en scène reste invisible. C'est subtil, c'est partout autour de nous, c'est le sujet de conversation principal, c'est la joie qui s'annonce, c'est festif. Mes papilles se régalent autant que mes yeux : je pense au couscous guddid que je vais bientôt savourer pendant plusieurs semaines... Ce bacon marocain, haut symbole de l'Aid Kbir, fiers étendards de viande séchant au soleil sur les toits, le guddid, ce trésor qui nous donne rendez-vous chaque année. 



Je n'évoquerai pas ces scènes étranges de xzar, ces bouchers aux long couteaux ensanglantés qui parcourent les rues le jour de l'Aid, allant de maison en maison sceller le destin des animaux sacrifiés. Non, je ne les décrirai pas, quand, debout sur une cagette en train de regarder par dessus le muret de la terrasse de l'immeuble, je les vois déambuler tranquillement dans la rue, entre des tas de feu de bois où grillent des têtes de moutons noircies et des charrettes de laine marron-blanche... Une ambiance tellement à part, qu'un photographe occidental pourrait légender du plus morbide scénario, alors que trente millions de personnes partagent la joie de cet instant... Je crois qu'il faut le vivre de l'intérieur pour comprendre. Si je ne suis pas encore fana du nettoyage d'intestins de hawli, j'en suis déjà à mon troisième Aid Kbir et je fais maintenant partie de ceux qui ont su apprendre à savourer ce jour si spécial. 

Et que dire de la générosité des marocains, une fois de plus éclatante : tout le monde se cotise pour aider les familles démunies à acheter des moutons, quand bien même le leur propre est déjà une épargne annuelle. L'âme du Maroc vibre au son des Bêee Bêee, et moi je suis comme toujours la spectatrice émue d'une société qui danse et qui brille au travers de ses traditions, de sa religion, et de ses origines.

Ana je vous dis : Mabrouk l'Aid et rendez-vous autour de succulents boulfaf :) 


PS : Restez connectés, un article sur le D-Day vous attend :)

Gawria Aromatisée

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