À travers mon prisme

Ok, donc je suis française. Donc logiquement, je kiffe le Maroc, la corniche, les couscous et les escapades à Chef Chaouen. C'est vrai, tout cela est vrai. Logiquement, j'adore le Maroc, mais quand même, je tire la critique sur les mecs qui nous harcèlent dans la rue, impossible de faire un pas sans se faire embêter, c'est dingue ! Pas moyen de porter un short et un tee-shirt tous simples sans se sentir comme une combattante qui tient tête. C'est vrai aussi. Oh, et puis quand tu veux parler de religion, à moins d'être à cent pourcents dans leur sens, quelle fermeture ! Je ne parle même pas d'homosexualité ou de libération totale de la femme ! Vrai, j'ai déjà râlé là dessus...

Mais en fait, quand j'y réfléchis... N'est-ce pas moi qui vient imposer ma manière d'être aux gens d'ici ? N'est-ce pas moi, l'étrangère, qui doit m'adapter au lieu de critiquer ? Certes, la société change, certes, de nombreuses marocaines et marocains critiquent ces mêmes choses... certes, vu de mon prisme occidental, la critique est légitime. Mais qui m'a demandé de venir ici ? Peut-être qu'il y a quelques différences comportementales et culturelles, mais moi qui suis venue ici, n'est-ce pas à moi de m'adapter ? De quel droit considérerais-je mes propres moeurs et habitudes comme référence universelle, ou comme juste chemin ? Et si ma société d'origine était elle aussi critiquable, jusque dans ses principes fondamentaux à travers lesquels je lis le monde ? Et si la France demande aux musulmans d'ôter le voile dans les lieux publics, de quel droit je me permettrais de me balader en mini-short dans un pays qui reste majoritairement ancré dans une religion qui lui stipule une certaine pudeur dans le style vestimentaire ? Et si, en m'habillant comme je l'entends, persuadée que j'ai mes droits et que les femmes d'ici doivent évoluer, je contribuais moi-même à détourner une société de ses valeurs fondamentales ? Et si, peut-être, qu'en sait-on après tout, c'était pas si mal voire même mieux, pour une société, de garder cette pudeur et cet attachement aux principes religieux dans le socle de ses habitants... ? 

C'est trop simple de se croire un pays a priori plus développé, plus avancé technologiquement, socialement et dans les moeurs. C'est trop facile de juger de comportements à travers ses propres fondements. Certes, notre référentiel intrinsèque nous est indispensable pour appréhender le monde ; mais s'ouvrir, et encore plus vivre à l'étranger, n'est-ce pas faire cet exercice puissant d'accepter d'autres vérités, d'autres conceptions que nos fondements propres, se remettre en question pas simplement nous-mêmes mais aussi toutes nos origines, pour se forger, au fil des éléments récoltés et intégrés, un nouveau regard sur le monde ? Je ne parle nullement de renier d'où l'on vient, encore moins d'oublier ; je parle au contraire de cette notion si simple et pourtant si puissante : s'intégrer. S'intégrer, c'est intégrer à nos coutumes et à nos pensées des conceptions nouvelles, des éléments différents ; c'est s'adapter dans notre comportement extérieur, mais aussi dans notre ouverture mentale et spirituelle ; c'est avancer, c'est mûrir, c'est se créer un nouvel avis sur la vie...

C'est dans cet optique que j'essaie, souvent à grands coups d'échecs, de ne point aller trop vite dans mon jugement mais au contraire de m'ouvrir à des tas d'autres sentiments comme de l'admiration, de l'inspiration, ou tout simplement de la différence constatée, de ne point tomber en clichés sans fin, mais d'accepter d'abord, même sans comprendre, même si cela me paraît bizarre ou inacceptable, et faire l'effort ensuite, de comprendre. Notre jugement est par défaut altérable et altéré ; patience, analyse, ouverture, sont les mots que j'essaie d'appliquer au quotidien. Et la magie dans tout ça, c'est qu'en appliquant ce principe de non-jugement et de remise en question de moi-même, de recherche et d'ouverture, je me retrouve beaucoup plus sereine dans mon rapport avec les autres, dans tout ce qui diffère ici de la France qui m'a vue grandir ; je me sens beaucoup plus proche des gens, je les aime profondément au lieu de les regarder à travers un filtre de compassion, de tristesse, de critique ; et ils me le rendent mille fois. Cette mini chose invisible est en fait le fil d'or de mon intégration au Maroc. Et je ne compte pas m'arrêter de le tisser. Car je m'enrichis, en plus de toutes les merveilles que j'ai reçues dans mon éducation, mes expériences et ma vie, de nouvelles philosophies, de nuances, de vérités différentes ; et c'est en réfléchissant sur la base de ce panel de principes variés que je peux me trouver vraiment, me faire ma propre opinion, forger mon propre mode de vie, ancrer mes valeurs propres, et devenir moi-même.

Merci Maroc.

Gawria Aromatisée

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