Kilimini vs Tcharmil

"Kilimini versus Tcharmil" : pour tout bon bidawi, pas l'ombre d'un accent chinois dans ce titre. Pour le reste du monde, il s'agit soit d'une langue mongole des temps anciens, soit d'une nouvelle forme de geekisme obscur dont les adeptes néologistes auraient entre douze et quatorze ans. Ah, si, il y a ceux qui ont lu le Dictionnaire de Gawria qui pourront déchiffrer sans problèmes. Dans le fond, rien de bien sorcier : Kilimini vs Tcharmil, c'est une histoire de mayonnaise qui prend ou pas, et de moutarde qui monte au nez. Bon, ça pique un peu tout ça, soyons plus clairs.

Kilimini, c'est un peu le reflet de ce mélange d'arabe écrit et oral dont se fait maître le darija. Ki-li-mi-ni pour "Qu'il est mignon" (astuce : prononcez ces deux expressions à haute voix plusieurs fois et vous comprendrez), le tout avec des yeux légèrement bridés et un sourire un peu niais lors de la diction, voilà, on y est. Kilimini, c'est le gentil petit garçon, les cheveux un peu longs, les yeux un peu trop ronds, et la main agrippée à la (mini)-jupe de Maman et à la (méga)-Jeep de Papa. 

Tcharmil, c'est un autre folklore. Sa principale particularité est sans doute son innovation capillaire, un mélange de crêtes de coq, de dessins, de hauteurs de rasage, de teintures colorées. On dit que son nom vient de "Charmoula", une sauce marocaine obtenue grâce au mélange de tas d'assaisonnements différents. Tcharmil, c'est le combattant des quartiers populaires, le look rêvé de tous les fans de football (il faut dire que le terrain des équipes internationales est leur première source d'inspiration), et surtout la hantise de tout citoyen casablancais, depuis que ce revêtement capillaire est devenu le symbole du chfarisme assumé. Ouh là, ça se complique. Pour faire simple, des réseaux de voleurs à scooter et à sabres sèment la terreur dans la ville, s'organisent en bandes et postent leurs photos sur des groupes Facebook. Or, ils arborent tous ces coupes de cheveux théâtrales, sans doute pour nous permettre de les voir arriver de loin et d'avoir le temps de changer notre sac à mains de côté.

Portrait brossé de deux jeunesses opposées, nous voilà flottant dans un monde un peu caricatural. Et pourtant, c'est bien le Maroc réel qui parle ici, c'est bien ce qui nous entoure, c'est bien ce schisme éclatant entre deux générations qui se côtoient mais que tout sépare. Si l'on s'en tient à cela, soit on naît sous une bonne étoile et on se rêve un avenir, soit on est condamné dès le départ et on grandit entre des portes fermées. C'est vrai pour tant de gosses, quoi qu'on en dise. À Casablanca bien plus qu'en France, mille fois plus qu'en France, la société donne raison au déterminisme social de Pierre Bourdieu. Naître à Californie est définitivement une meilleure chance que de pousser ses premiers cris à Hay Moulay Rachid. Jamais on ne défendra un voleur, jamais on ne trouvera d'excuse à un gosse qui sème la terreur ; mais si l'on doit réagir, ce n'est pas à coup de prison dont ils sortiront bien plus violents et déterminés quelques temps plus tard, c'est à coup d'ouverture d'esprit d'une part, mais surtout de plans d'action concrets pour décondamner la jeunesse populaire, lui apporter des infrastructures dignes de ce nom, une éducation solide et accessible, des moyens conséquents, des promesses d'avenir. Laisser les ânes et les charrettes de légumes pour tout horizon professionnel, c'est oublier une grande partie de la jeunesse casablancaise, c'est se cantonner à entendre le ras-le-bol de la population, à relayer l'information dans les médias, à effectuer une razzia pour calmer les esprits. Mais à quand les dirhams de la future Marina pour améliorer Hay Mohammadi ? À quand l'arrêt du "bouzbalisme" dans les consciences collectives et la réconciliation des milieux ? À quand la fin des exceptions qui réussissent ? Si j'enrage quand je vois ces photos de jeunes sabrés, ces gouttes de sang sur le goudron, ces témoignages violents de victimes de vols, si j'en ai fait moi-même les frais à plusieurs reprises, si je ne désire qu'une punition forte et à la hauteur de leurs agressions, gardons aussi en tête que la plupart de ces chevelus sont inoffensifs et s'adonnent juste un peu bêtement à cette mode farfelue, et ne jugeons pas trop vite le premier crêté venu.

Kilimini vs Tcharmil, on en parle, on en rit, on se moque parfois, mais in fine c'est d'une tristesse et d'un désespoir immenses que de se soumettre à cette lecture binaire de la société marocaine. Car il faut voir, au-delà des visibles, tous ces tas de gosses qui ne sont ni l'un, ni l'autre. Il faut voir ces Kilirmil, ces Tcharmini, ces combinaisons florissantes qui portent en elles l'avenir de la société. Combien de filles et de garçons de Sidi Othmane réussissent, étudient, obtiennent un job et un statut dans la société ! Combien de jeunes de Maârif et d'Oasis s’intéressent aux problématiques sociales, s'investissent pour leurs voisins qui n'ont rien, et rêvent d'une ville plus égale ? Les exemples sont innombrables de ces familles qui sensibilisent, les unes pour interdire à leurs enfants de porter la coupe Tcharmil, pour les garder dans un chemin d'avenir, les autres qui veillent à ce que leur progéniture reste ouverte, le cœur alerte à la pauvreté qui les entoure, et les éduquent à une vision égalitaire de la vie ? Ce petit gars d'un quartier pop habillé en kilimini version Derb Sultane, et ce jeune de Lyautey qui se déplace en taxi blanc ? Tout ça existe, Casablanca porte en elle une variété insoupçonnable de mentalités différentes, d'une jeunesse consciente et en mouvement, et c'est bien là son meilleur espoir. 
Casa avec des leçons d'humilité et de nuances, je t'aime.

Gawria Aromatisée

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